Longtemps reléguée au second plan, la santé des dirigeants s’impose désormais comme un sujet économique à part entière. À l’occasion d’une table ronde organisée autour de son baromètre 2026*, la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur a souhaité mettre en lumière un paradoxe : 88 % des dirigeants se déclarent en bonne santé, mais, dans le même temps, un dirigeant sur quatre dit être en mauvais état de santé psychologique. «Ce chiffre reflète peut-être un problème structurel de la fonction du dirigeant», relève Sylvie Bonello, déléguée générale de la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur. Plus largement, un dirigeant sur deux a déjà traversé ou traverse actuellement des difficultés psychologiques. «Cela commence à faire trop», poursuit-elle. Derrière ce constat, l’enjeu n’est pas seulement médical ou personnel. Les problèmes psychologiques ont des effets directs sur la vie de l’entreprise : difficulté à se motiver, à innover, développer le chiffre d’affaires, tensions relationnelles, perte de capacité à décider. Selon le baromètre, 91 % des dirigeants concernés constatent un impact sur leur vie professionnelle et 96 % sur leur vie personnelle.
Le sommeil, signal d’alerte
Parmi les symptômes les plus fréquents, le sommeil apparaît comme un indicateur central. Un dirigeant sur deux souffrirait de troubles du sommeil. Pour Maxime Elbaz, neuroscientifique et directeur scientifique du prestataire de santé à domicile SOS Oxygène, cela touche directement aux capacités cognitives du chef d’entreprise. Le sommeil permet à la fois la récupération physique, la régulation émotionnelle et la consolidation de la mémoire. À l’inverse, le manque de sommeil entretient un cercle vicieux : fatigue, stress, baisse de vigilance, irritabilité, mauvaises décisions. «Cela altère les fonctions cognitives, on est en pilotage automatique et moins performant», a-t-il expliqué, en décrivant les effets de la privation de sommeil sur le cerveau. La psychiatre-psychothérapeute Tifenn Raffray, spécialiste des troubles du sommeil, insiste, elle aussi sur ce point : rogner sur le sommeil augmente les «risques de développer une dépression ou de l'anxiété».
La charge administrative, un stress subi
Autre enseignement marquant du baromètre : la charge administrative et réglementaire arrive en tête des facteurs de stress. Un résultat qui n’a pas surpris Barbara Quaranta, entrepreneure, ancienne membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et autrice d’une thèse sur le stress des dirigeants de PME en France : «Il y a une grande nuance entre la surcharge de travail choisie et la surcharge de travail subie». Or, selon elle, la charge administrative appartient clairement à cette deuxième catégorie. Le dirigeant accepte souvent de travailler beaucoup parce qu’il porte un projet, une vision, une entreprise. Mais le temps consacré à répondre à des obligations administratives, à traiter des contrôles, produire des documents ou à éviter l’erreur est vécu comme une contrainte qui ne crée pas directement de valeur. Barbara Quaranta parle même d’une forme de «domination voilée» dans la relation avec l’administration. Une expression qui traduit le sentiment de nombreux dirigeants de TPE et PME, souvent dépourvus d’équipes support. «Je me revois parfois me remettre devant mon ordinateur à 23 heures, parce que je n’avais pas le choix», a-t-elle témoigné. Or, ce temps passé à gérer la complexité administrative se fait souvent au détriment de leviers pourtant essentiels à la croissance de l’entreprise : développement commercial, innovation, management et stratégie.
Le tabou de l’accompagnement
Le baromètre révèle aussi un frein persistant : seuls 28 % des dirigeants acceptent de se faire accompagner. Autrement dit, une majorité reste seule face à ses difficultés, malgré leurs conséquences personnelles et professionnelles. Tifenn Raffray y voit plusieurs explications : la stigmatisation de la santé mentale, la difficulté à identifier le bon interlocuteur, mais aussi des freins propres aux dirigeants. Habitués à décider, à tenir et avancer, ils peuvent avoir du mal à reconnaître qu’ils vont mal. « Être capable d’aller en parler, de se dévoiler sans honte, sans peur du jugement, c’est certainement le frein le plus important ». La réponse passe donc par une déstigmatisation du sujet, mais aussi par des actions très concrètes : sanctuariser des plages de repos, préserver le sommeil, maintenir une activité physique, intégrer des temps de déconnexion, rejoindre un réseau de pairs. « Il n’y a pas de honte à aller mal. Il faut en parler », a insisté Sylvie Bonello. Le sport, le sommeil, l’alimentation et l’entraide forment, selon les intervenants, un socle de robustesse pour permettre au chef d’entreprise de durer.
*Enquête menée en février et mars 2026, auprès de 1 000 dirigeants de TPE-PME