«Indispensable adaptation au changement climatique : les PME font-elles face ?» interrogeait une table-ronde organisée à Paris par l'AJPME, Association des journalistes spécialisés dans les PME, le 4 juin. Inondations, tempêtes qui endommagent les bâtiments, canicule pénalisant la productivité, voire, mettant la vie des salariés en danger... D'après la récente étude d'Allianz Trade, spécialiste de l'assurance-crédit entreprise, les vagues de chaleur pourraient coûter jusqu'à 240 milliards de dollars à la France d'ici 2030. «Avec l'augmentation du nombre d'aléas climatiques et l'accroissement de leur intensité, les entreprises sont de plus en plus impactées», confirme Kim Tworke, chargé de coordination climat à Bpifrance, la banque publique d'investissement. Pourtant, le sujet est loin d'être en tête de liste des préoccupations des dirigeants de PME et ETI : 68% d'entre eux ne considèrent pas l’adaptation au changement climatique comme un sujet stratégique majeur, d'après une étude Bpifrance le Lab (2024).
En fait, «la météo nous a toujours influencés. Nous nous sommes toujours adaptés mais sans le mesurer», nuance Julien Rohmer, président d'Atalu, PME spécialiste de la menuiserie extérieure en aluminium, basée en Alsace (Erstein) (une quarantaine de salariés, un chiffre d'affaires entre 6 et 7 millions d'euros). L'été, ses poseurs démarrent à 5 heures du matin, pour éviter les pics de chaleur. Toutefois, la démarche d'adaptation va plus loin. «Être adapté, cela signifie être en mesure d'absorber les impacts du changement climatique en prenant en compte le fait que ce dernier va évoluer», précise-t-il. Ainsi, en 2025, l’État a adopté son troisième «plan national d'adaptation au changement climatique» en se basant sur un scénario d'évolution de +2,7 degrés en 2030 et +4 d'ici 2100.
Le plan vise à favoriser l'adoption de stratégies d'adaptation par tous les acteurs de la société, entreprises comprises. Dans ce cadre, plusieurs outils de diagnostic ont vu le jour. Parmi eux, ClimaDiag Expert, spécifiquement adapté pour les PME, a été développé avec les CCI. Depuis 2021, ces dernières l'ont déployé auprès de quelques centaines d'entreprises. Concrètement, des entretiens avec le dirigeant permettent de déceler les points de vulnérabilité de l'entreprise. Toutes les facettes sont passées en revue : process, isolation des locaux, machines, dépendance en eau, précédents incidents... Les informations recueillies sont ensuite intégrés dans les projections climatiques locales, à horizon 2050 et 2070. «Le dirigeant repart avec un diagnostic qui lui précise quel sera le niveau de vulnérabilité de son entreprise par rapport au changement climatique. Cela devient un outil stratégique de pilotage», explique Laurianne Hoarau, cheffe de projets transition écologique à la CCI Paris Île-de-France.
«Ce n'est pas un gain, c'est une perte que l'on évite»
«La conclusion, c'était que si on ne faisait rien, c'était un mois d'activité en moins par an à cause des aléas climatiques. Mon modèle économique n'y survivait pas», témoigne Julien Rohmer. Lui a réalisé le diagnostic en 2021. Ses motivations ? Ethiques (la naissance de sa fille), et entrepreneuriales, basées sur le constat de l'augmentation des sinistres touchant ses produits liés au climat, qui l'a fait douter de son modèle économique. «Cela m'a pris 10 jours pour collecter des données. Ce sont des choses que l'on a en tête, mais pour lesquelles on ne dispose pas d'indicateurs», explique l'entrepreneur. En passant au crible 33 processus principaux de l'entreprise, Julien Rohmer en a identifié trois particulièrement vulnérables, parmi lesquels l'alimentation électrique, concernés par «deux aléas majeurs», dont les inondations. Les bâtiments, viables car sur-élevés, sont situés près du Rhin, dans une zone rouge du PPRI, Plan de prévention des risques inondation. A présent, chez Atalu, «dès que l'on fait des travaux dans le bâtiment, on en profite pour remonter le réseau électrique, fixer les prises à un mètre du sol. Nous ne faisons pas tout en une fois, car nous n'avons pas les ressources pour le faire. Mais chaque nouvelle décision est passée au prisme de l'adaptation au changement climatique», explique le dirigeant. Il prévient : «L'adaptation, ce n'est pas un gain, c'est une perte que l'on évite». Selon Kim Tworke, «il existe aujourd'hui un consensus pour estimer qu'un euro investi dans l'adaptation, ce sont 8 euros évités en cas de crise. Mais encore faut-il que la crise advienne. (…). Il ne s'agit pas de performance mais de résilience. Pour l'écosystème financier, l'enjeu est de rendre le ROI de l'adaptation attractif».
Diverses pressions, qui se font de plus en plus sentir sur les entreprises devraient accroître cette attractivité. «Chaque année, mon assureur me demande ce que je fais pour mettre mon système électrique à l'abri des inondations et ma prime de risque n'augmente pas. Par ailleurs, depuis deux ou trois ans, le banquier me pose des questions sur ce thème», témoigne Julien Rohmer. De fait, les banques commerciales ont l'obligation d'intégrer les risques climatiques de leurs client. Pour sa part, Julien Rohmer a décidé de pousser l'adaptation plus loin. Désireux d'«emmener (ses) collègues» dans un projet commun, il a imaginé l'entreprise dans 10 ans, un monde où il faut s'adapter aux changements climatiques, mais aussi à la raréfaction des ressources. Plutôt que de construire, il s'agit alors de restaurer. Cette nouvelle «économie de la fonctionnalité», explique l’entrepreneur, «c'est une stratégie pour que l'entreprise reste pérenne. (…) Ce qui me réjouis, c'est que j'ai réussi à emmener mes collègues. Aujourd'hui, ce sont eux qui poussent dans cette direction, qui amènent des idées» .