Interview

Pour les représentants des notaires normands, « la priorité est la stabilité »

En Normandie, les notaires s'organisent autour de deux chambres interdépartementales, qui rassemblent plus de 800 professionnels et près de 400 études. Me Pierre-Armand Bouvier, président de la chambre de Rouen, et Me Jean-Michel Boisset, président de la chambre de Caen, livrent leur regard sur l'impôt et les grands défis du notariat. 

Qu'est-ce que vous, représentants des notaires de Normandie, attendez du congrès national sur le thème de l'impôt ?

Me Pierre-Armand Bouvier : L’impôt, c'est notre quotidien de notaire. La priorité est la stabilité. Notre difficulté aujourd’hui est que des clients viennent nous voir pour obtenir un conseil, mais que celui-ci peut perdre tout son sens si une loi est ensuite adoptée dans une autre direction. Nous pouvons aussi être amenés à travailler dans l’urgence, comme en 2012, par exemple. Si nous savions que la fiscalité ne bougera pas pendant cinq ou dix ans, nous pourrions donner des conseils vraiment avisés. 

Me Jean-Michel Boisset : Le congrès est toujours un moment de réflexion intense autour d'un sujet d'actualité. Cette année, autour de l'impôt. Les mesures fiscales doivent être incitatives et non confiscatoires. Elles doivent améliorer la situation des descendants, donc permettre de mieux transmettre.

Quelles sont aujourd’hui les principales préoccupations de vos clients ? Existe-t-il des spécificités propres à la Normandie ? 

Me Pierre-Armand Bouvier : Les gens ont du mal à se projeter. Lorsque vous contractez un prêt sur vingt ans, sans avoir la certitude de votre emploi ou de l’évolution du coût de la vie, cela créé de l'inquiétude. En ancienne Haute-Normandie, le territoire est très varié. Lorsque vous achetez un bien à Rouen ou au Havre, vous pouvez être concerné par la présence d’usines à risques. Sur la côte, notamment vers Dieppe, le trait de côte constitue une autre problématique. Dans le secteur de Verneuil, dans l'Eure, nous avons, par exemple, des enjeux liés à la protection des eaux. 

Me Jean-Michel Boisset: L'ancienne Basse Normandie reste un territoire rural avec des enjeux autour de la transmission et reprise d'entreprises agricoles, de pression immobilière notamment dans le Cotentin avec le projet d'Orano (« Aval du futur », ndlr). La rénovation énergétique est aussi un enjeu. 

Le métier de notaire est-il attractif en Normandie ?

Me Pierre-Armand Bouvier : Le notariat a su s’adapter, que ce soit à l’outil informatique ou à l’évolution des modes de vie. Pour les postes nécessitant des qualifications moins élevées, nous sommes en concurrence directe avec d’autres professions, notamment le secteur bancaire ou les agences immobilières. La véritable difficulté est plutôt territoriale. À Rouen ou au Havre, il est plus facile d’attirer des personnes ayant sept années d’études. Dans des territoires plus ruraux, c’est plus compliqué. 

Me Jean-Michel Boisset: Nous avons un master 2 avec une forte demande. L'attractivité en Normandie vient à la fois de l'activité variée du notariat mais aussi de la situation géographique avec des zones rurales, des zones de bord de mer, des grandes villes comme Caen, proche de Paris. Les étudiants ne vont peut-être pas en zone rurale pendant leurs stages mais s'y installent. 

Concernant le numérique et l'arrivée de l'IA, où en sont les notaires normands ?

Me Pierre-Armand Bouvier : La profession a une moyenne d’âge d’environ 46 ans. Cela signifie que nous avons des confrères de 30 ou 35 ans, une génération qui a déjà baigné dans le numérique. L’adaptation se fait donc assez naturellement. Concernant l’IA, il n'y a pas d'inquiétude particulière, il faudra avoir le recul. Elle permettra d’automatiser certaines tâches sans grande valeur ajoutée comme sortir un plan cadastral, par exemple.

Me Jean-Michel Boisset: C'est l'enjeu de mon mandat. Pour moi, la vision de l'IA est celle du notaire augmenté et non remplacé. L'intelligence artificielle pourra permettre d'effectuer certaines tâches chronophages, d'alléger la charge de travail des collaborateurs et de recentrer sur le cœur de métier du notaire. Il ne faut pas en avoir peur. 

Comment les notaires normands se préparent aux défis de demain, notamment le vieillissement de la population ?

Me Pierre-Armand Bouvier : C’est une réalité démographique, on ne peut pas le contester. Il va y avoir cet enjeu d'absorber cette hausse de transmission. Dans les mutations de patrimoine, nous constatons aujourd’hui d’importantes différences. Les gros patrimoines grossissent, tandis que les patrimoines moyens et les petits patrimoines diminuent. Sur le territoire, nous avons de plus en plus de successions dans lesquelles il y a très peu de patrimoine. Aujourd'hui, les enjeux sont surtout autour de la famille recomposée. Il y a aussi la problématique du logement avec beaucoup de tensions dans certains secteurs et un déséquilibre des relations locataires/propriétaires. 

Me Jean-Michel Boisset: Concernant la grande transmission, il faut aller au devant de nos clients. La transmission ne se fait pas qu'au décès, elle s'anticipe. Plus on transmet tôt, plus c'est efficace et moins c'est cher. Les notaires sont ancrés dans la société, il y a de nouvelles solutions à penser que ce soit dans l'accompagnement du vieillissement, dans la transition énergétique, le mal logement et dans d'autres enjeux de société.