Dans les plaines autour de Dijon, les moissonneuses tournent déjà de nuit. Une nécessité pour préserver la qualité des graines, mais aussi le signe d'un climat qui bouleverse les repères. «Le cycle a été tellement accéléré que la plante ne nourrit plus correctement son grain à 40 °C», observe Damien Jolibois, agriculteur à Longecourt-en-Plaine, où la moutarde occupe désormais un quart des 350 hectares de son exploitation. Le coup de chaud a réduit le potentiel de la culture, mais sans provoquer l'effondrement redouté. « Sans cette chaleur, nous aurions réalisé une très belle récolte», estime-t-il. Les progrès variétaux, l'adaptation des dates de semis et une meilleure maîtrise des ravageurs permettent aujourd'hui de retrouver des rendements plus réguliers après plusieurs campagnes difficiles.
Des prix connus avant les semis
La principale évolution est pourtant ailleurs. Contrairement à la plupart des grandes cultures, les producteurs de moutarde connaissent leur prix avant même de semer. Pour la quatrième année consécutive, la tonne est contractualisée à 1 500 euros. «L'avenir passe par des accords de prix raisonnables entre agriculteurs et industriels», résume Damien Jolibois. Ce système apporte de la visibilité aux exploitants tout en garantissant des volumes aux transformateurs. Selon Damien Beaumont, président de l'Association des producteurs de graines de moutarde de Bourgogne (APGM), les rendements devraient atteindre environ 1,4 tonne par hectare cette année, malgré les fortes chaleurs, un niveau qui reste supérieur aux très mauvaises campagnes de 2023 et 2024.
Une souveraineté à construire
Face à un Canada capable de produire des graines environ deux fois moins chères, les industriels français cherchent un équilibre entre compétitivité et ancrage territorial. Chez Reine de Dijon, les pots commercialisés sous la marque sont élaborés exclusivement avec des graines françaises, tandis que les approvisionnements globaux restent répartis entre origines françaises et canadiennes. «Nous voulons soutenir la filière française, mais nous devons aussi sécuriser nos approvisionnements face aux aléas climatiques», explique sa directrice générale, Marika Zimmermann. L'entreprise basée à Dijon (185 salariés, 80 millions d'euros de chiffre d'affaires) - qui exporte dans 65 pays - continue ainsi d'investir dans la recherche variétale aux côtés des producteurs français afin d’optimiser les rendements.
La récolte précoce de cette année rappelle toutefois que le premier défi de la filière n'est plus seulement économique. Entre adaptation au changement climatique, maintien de revenus attractifs pour les agriculteurs et concurrence internationale, l'avenir de la moutarde française se joue désormais autant dans des contrats équitables avec les industriels que dans les champs.