Dans la salle de pause, au troisième étage, la discussion est intense. Alors que la température, à l’extérieur, atteint les 40 degrés, Thierry, 59 ans, l’un des directeurs de l’entreprise, raconte ses futures vacances en Thaïlande, fin juillet. Avec sa famille, il a tout prévu, les hôtels, les escales, la location d’un hydravion. Sa subordonnée, Emilie, 40 ans, est horrifiée. Elle qui s’astreint depuis cinq ans à ne voyager qu’en train et en Europe, n’en revient pas que l’on puisse encore voyager en avion, sans faire le lien avec les canicules à répétition.
Emma, 22 ans, récemment embauchée comme cadre, préfère rester à l’écart de la conversation. Certes, la catastrophe climatique en cours l’inquiète profondément, mais elle s’autorise de temps à autre quelques city-breaks low-cost avec des amies, à Prague, Edimbourg ou Barcelone. Quant à Lucas, 22 ans également, manutentionnaire depuis trois ans, il partira en voiture avec sa copine. Il n’a pas du tout les moyens d’acheter un billet d’avion.
Cette conversation est imaginaire, mais chaque personnage correspond à un archétype, tel que révélé par une enquête sur les pratiques aériennes de la population française. Le Forum vies mobiles, un centre d’études financé par la SNCF, a interrogé 1 600 personnes et analysé 4 700 vols effectués ces trois dernières années, ainsi que l’usage de l’avion au cours de la vie des répondants.
Alors que la moitié des personnes interrogées n’a pas pris l’avion au cours des trois ans écoulés, 20% des passagers réalisent 76% des vols et parcourent 90% des distances. Les loisirs génèrent 64% des vols, principalement en direction de l’Europe du sud et du Maghreb, les visites aux proches, 21%, et les motifs professionnels seulement 12%. Mais ceux-ci constituent «un booster de la pratique individuelle», notent les auteurs de l’enquête. «Ceux qui voyagent pour le travail, majoritairement des hommes au statut de cadre, volent davantage pour d’autres motifs», écrivent-ils.
L’âge n’a pas vraiment d’impact sur la pratique. En revanche, le fait d’avoir voyagé en avion dans sa jeunesse est un élément déterminant. «La jeunesse forme les voyages», résume le Forum vies mobiles. Si les hommes et les femmes ont recours à l’avion à peu près dans les mêmes proportions, l’enquête montre que les femmes âgées de moins de 35 ans, et plus encore la catégorie 15-24 ans, prennent davantage l’avion que les hommes du même âge. Leur meilleur niveau scolaire et universitaire les amènerait à quitter plus facilement leur milieu d’origine, avance le Forum vies mobiles.
Les diplômés voyagent plus loin
L’enquête renverse quelques idées reçues, en particulier la «démocratisation» du ciel. Contrairement à une idée reçue, l’émergence des compagnies low-cost n’a pas vraiment élargi la base sociale des voyageurs. 75% des personnes gagnant plus de 6 000 euros par mois ont acheté un billet à bas coût au cours des trois dernières années, contre seulement un tiers de ceux qui gagnent moins de 1 500 euros.
Calculé non plus en kilomètres parcourus, mais en émissions de CO2, le décalage entre les catégories se renforce. Seuls 12,5% des vols sont des long-courriers, mais ceux-ci causent l’émission de près de la moitié des gaz à effet de serre de l’industrie aérienne. Or, les vols lointains sont surtout empruntés par des voyageurs riches et diplômés. «Les diplômés du supérieur présentent une probabilité deux fois plus élevée d’avoir réalisé un vol long-courrier que les personnes sans diplôme», note le Forum vies mobiles. Pour le dire autrement, plus on est susceptible d’être informé de la catastrophe climatique en cours, plus on contribue à la renforcer.
Le Forum vies mobiles a également interrogé les motifs des voyages. «Les voyageurs développent toute une série d’arguments qui leur permettent de considérer que leurs propres vols restent légitimes», note Adrien Bonnet, chargé de projet. Le vol serait «indispensable», nécessaire à la cohésion d’un groupe familial ou amical, ne constituerait qu’une exception dans un mode de vie par ailleurs vertueux, tandis que les autres, de toutes façons, font pire. Il apparaît que les seuls éléments amenant les sondés à renoncer à voler n’ont rien à voir avec le climat. Ils n’ont pas les moyens de voyager, ou vivent dans des territoires éloignés des aéroports.