Dossier
Transition/ Initiatives

Quelle autonomie alimentaire pour nos villes ?

Le système agroalimentaire a brisé le lien territorial entre production et consommation. Rechercher l'autonomie alimentaire de nos villes constitue un enjeu majeur de politique publique. Il implique de prendre en compte chacun des maillons de la chaîne, jusqu'aux habitudes de consommation. Illustration avec AgriParis Seine et ProDij, porté par Dijon Métropole.

© Anne DAUBREE.

© Anne DAUBREE.

A la confluence de l'écologie, de l'économie, et du social, « quelle autonomie alimentaire pour nos villes » ? L’interrogation était posée par une table-ronde organisée par La Fabrique Écologique et La Fabrique de la Cité, think-tanks, le 20 avril, à Paris. Christophe Alliot, directeur de Basic, Bureau d'analyse sociétale d’intérêt collectif, dressait un constat sans appel : aujourd’hui en France, les territoires sont très loin de nourrir leurs villes ou métropoles, à quelques exceptions près comme la Bretagne. La raison ? Nombre des industries de transformation sont concentrées dans le grand Ouest. En effet, « le goulet d'étranglement n'est pas essentiellement agricole, mais plutôt de transformation », pointe Christophe Alliot.

L'expert constate la cohabitation de deux « systèmes » peu connectés, à l'exception de certaines boucles spécifiques. Le premier est composé des producteurs agricoles et des transformateurs. Le lien entre les deux, historiquement fort, s'est étiolé : les seconds s'approvisionnent partout, la production agricole s'étant uniformisée. Et depuis une cinquantaine d'année, les deux « sont tournés vers des débouchés rentables où qu'ils se situent », analyse Christophe Alliot. L’autre « système » comprend distributeurs, restaurateurs et consommateurs. Les premiers « s'approvisionnent partout, au meilleur prix, pour nourrir un système qui demande une alimentation bon marché », pointe Christophe Alliot. Parmi les conséquences de cette déconnexion entre les deux boucles figure la précarité alimentaire, montre un rapport de l'Inrae, institut de recherche, « Insécurité alimentaire et précarité alimentaire » (2017). Et Christophe Alliot de souligner : retisser le lien entre production et consommation agricole constitue un enjeu en soi, mais cela doit s'opérer dans le cadre d' « une durabilité forte », située dans un espace délimité par le « plancher social » et le « plafond écologique » .

« Une logique de filière »

Retisser ce lien nécessite de prendre en compte chacun des maillons de la chaîne, illustre l'exemple de l'association AgriParis Seine. Depuis 2023, cette dernière regroupe neuf collectivités et établissements publics, à cheval sur la Normandie et l’Île-de-France (18,3 millions d'habitants, 175 000 hectares de SAU, surface agricole utile ). Objectif : atteindre « une forme d'autonomie alimentaire en travaillant à une logique de filière », explique Agnès Delefortrie, responsable programmes AgriParis Seine. Le tout, avec des critères durables ( bio, Label Rouge, commerce équitable...). A cette fin, l'association soutient financièrement la transition des exploitants agricoles vers des pratiques plus écologiques. Elle accompagne des PME et TPE transformatrices. La logistique fait partie de l'équation : faire de la Seine une voie de livraison pour la ville de Paris figure parmi les projets. L'association aide aussi les petits distributeurs « durables » à se fédérer et à accéder aux marchés publics. « La commande publique des collectivités et l'aide alimentaire constituent des leviers importants. Elles aident ces filières à se structurer. (…) Les transformateurs peuvent investir s'ils sont certains d'avoir des commandes », explique Agnès Delefortrie. En juillet dernier, une expérimentation a ainsi été menée avec le département de Seine-Saint-Denis : pendant un mois, une alimentation quasi 100% biologique et locale a été servie dans les 46 crèches départementales. Et depuis octobre 2025, la plateforme RessourceSeine.fr permet de connecter achat public (plus de 1 000 établissements représentant 37 millions de repas annuels) et écosystème de producteurs et transformateurs locaux. « L'objectif est qu'ensuite cela se diffuse aussi dans les autres circuits de distribution, les grandes surfaces ou la restauration hors domicile », précise Agnès Delefortrie.

Mieux manger

Plus au sud, l'ambitieux projet de transition alimentaire ProDij, porté par Dijon Métropole montre l'importance de faire évoluer les habitudes de consommation. Le principe fondateur de ProDij : « le « mieux manger » promeut le « mieux produire » qui, en retour, permet le « mieux manger ». « Cela signifie de meilleurs produits et aussi, de faire évoluer les régimes alimentaires, par exemple en remplaçant une partie des protéines animales par des protéines végétales », précise Philippe Lemanceau, vice-président de la métropole (260 000 habitants). Ainsi, dans le projet d'achats de produits locaux pour les cantines scolaires – qui a inclus l'ouverture d'une légumerie pour les fournir-, « nous avons fait évoluer les habitudes. Par exemple, nous avons réduit le gaspillage de 50% », témoigne Philippe Lemanceau. Autre changement radical : par le passé, les menus établis quatre mois à l'avance, étaient déterminés sur la base des recommandations d'un diététicien, les produits étant ensuite recherchés chez les grossistes. A présent, ces recommandations s'appuient sur les fruits et légumes de saison.

Mais la métropole soutient aussi des actions destinées à d'autres publics. Avec la start-up nordiste Solomco (Orchies), et plusieurs acteurs de l'aide alimentaire régionale, elle a participé à la mise en place une plateforme de suivi de l'aide alimentaire pour optimiser cette dernière. Autre action encore : dans le quartier très populaire de Fontaine d'Ouche, la Maison-Phare, maison d'éducation populaire, propose des ateliers de maraîchage collectif au sein d'une micro-ferme urbaine, et dans son potager collectif (3 000 m² d’espace de maraîchage). « Tous les gens du quartier y viennent. Avec les légumes qui sont cultivés, ils font des repas de rue. Et il y a aussi un restaurant participatif à prix participatif... Tout cela entraîne une dynamique », relate Philippe Lemanceau.