La voie est étroite. Le 21 octobre, au cours d'une séquence retransmise en ligne, la commission des Finances du Sénat invitait trois économistes à livrer leur analyse sur «les perspectives de l’économie française et la situation des finances publiques». Les experts s'accordent sur la «gravité de la situation», selon les termes d'Anthony Morlet-Lavidalie, responsable de la conjoncture France et de la prévision de finances publiques de l’Institut Rexecode qui a résumé la situation. Sur le plan macroéconomique : croissance «en queue de peloton de la zone euro», «dégradation» du marché du travail, faible rentabilité des entreprises. Et l’économiste anticipait et redoutait l’augmentation des taux souverains à dix ans :«les banques vont devoir répercuter la hausse dans les crédits accordés aux ménages et aux entreprises. C'est très négatif pour l'investissement».
Sur le plan des finances publiques, a-t-il poursuivi, c'est un«cocktail explosif» composé de la très faible croissance, des taux d'intérêts qui s'emballent, d'un endettement national record et des conditions d'emprunt pour l'Etat toujours plus coûteuses. «Si nous ne faisons pas de réformes, le taux d'endettement public va continuer d'augmenter de 3 à 4% de points de PIB par an, et cela se terminera très mal. Ces charges vont contraindre nos marges budgétaires et les choix que nous allons devoir faire», prévient l'analyste. «Il va falloir dire aux Français que les temps vont être durs», confirme François Geerolf, économiste à l’Institut français d’économie (IFE)
«Des traces très difficilement réversibles»
Unanimes sur l'importance de l'effort nécessaire pour rétablir les finances publiques, les économistes divergent sur les modalités. François Geerolf estime qu'il faut s'en tenir à «l'effort qui nous est demandé par les règles européennes. En effet, à mon avis, nous allons déjà avoir beaucoup de mal à le tenir». Aucune catégorie de la société n'étant en mesure de supporter seule le poids des réformes, il plaide pour «essayer de trouver là où la dépense publique est la moins efficace». Parmi les pistes identifiées : rénovation énergétique, apprentissage (recentré), retour de la taxe d'habitation.
Analyse très différente avec Anthony Morlet-Lavidalie. Lui désigne les dépenses de protection sociale comme devant être au cœur de l'effort. Il plaide pour un plan d'ajustement plus bref et radical, plus en adéquation avec le calendrier politique. Autre argument : l'économiste doute de «l'ampleur des multiplicateurs budgétaires», vu la faible croissance de la France alors que la dépense publique est importante.
Anne-Laure Kiechel, présidente fondatrice de Global Sovereign Advisory (GSA), société de conseil des gouvernements en matière financière, apporte une lecture différente. «Bien sûr, il faut prendre des mesures budgétaires. Mais il me semble que l'enjeu est avant tout celui du modèle économique que nous voulons. Nous devrions définir les secteurs sur lesquels nous voulons investir, y mettre les moyens nécessaires. En cela, la dette ne doit pas être un sujet tabou», estime-t-elle. Et elle met en garde : les coupes massives dans le budget de l'éducation en Grèce, lors de la crise des années 2010, se sont traduite dix ans plus tard par une baisse significative du niveau des élèves. «Lorsque l'on commence à maltraiter ce qui constituent les richesses de la nation, cela laisse, à terme, des traces qui sont très difficilement réversibles».